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Clymène

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Index de l'article:
Il semblera d 'abord au lecteur que la comédie que j'ajoute ici n'est pas en son lieu, mais s'il la veut lire jusqu’à la fin, il y trouvera un récit, non tout à fait tel que ceux de mes contes, et aussi qui ne s'en éloigne pas tout à fait. Il n y a aucune distribution de scènes, la chose n’étant pas faite pour être représentée.
Jean De La Fontaine

Personnages: APOLLON, LES NEUF MUSES, ACANTE
La scène est au Parnasse.


Apollon se plaignait aux neuf sœurs l'autre jour
De ne voir presque plus de bons vers sur l'amour.
Le siècle, disait-il, a gâté cette affaire:
Lui nous parler d'amour ! il ne la sait pas faire,
Ce qu'on n’a point au cœur, l'a-t-on dans ses écrits ?
J’ai beau communiquer de l’ardeur aux esprits;
Les belles n'ayant pas disposé la matière,
Amour, et vers, tout est fort à la cavalière.
Adieu donc à beautés; je garde mon emploi
Pour les surintendants sans plus, et pour le Roi.
Je viens pourtant de voir au bord de l'Hippocrène
Acante fort touché de certaine Clymène.
J'en sais qui sous ce nom font valoir leurs appas;
Mais quant à celle-ci je ne la connais pas:
Sans doute qu'en province elle a passé sa vie.
ERATO
Sire, j'en puis parler; c'est ma meilleure amie.
La province, il est vrai, fut toujours son séjour
Ainsi l'on n’en fait point de bruit en votre cour.
URANIE
Je la connais aussi.
APOLLON
Comment vous Uranie !
En ce cas Terpsichore, Euterpe, et Polymnie,
Qui n’ont pas des emplois du tout si relevés,
N'en apprendront encor plus que vous n'en savez.
POLYMNIE
Oui Sire, nous pouvons vous en parler chacune.
APOLLON
Si ma prière n’est aux Muses importune,
Devant moi tour à tour chantez cette beauté;
Mais sur de nouveaux tons, car je suis dégoûté.
Que chacune pourtant suive son caractère.
EUTERPE
Sire, nous nous savons toutes neuf contrefaire:
Pour si peu laissez-nous libres sur ce point-là.
APOLLON
Commencez donc Euterpe, ainsi qu'il vous plaira.
EUTERPE
Que ma compagne m'aide; et puis en dialogue
Nous vous ferons entendre une espèce d'églogue.
APOLLON
Terpsichore aidez-la: mais surtout évitez
Les traits que tant de fois l’églogue a répétés:
Il me faut du nouveau, n'en fût-il point au monde.
TERPSICHORE
Je m’ en vais commencer; qu' Euterpe me réponde.
Quand le soleil a fait le tour de l'univers,
Ce n’est point d'avoir vu cent chefs-d’œuvre divers,
Ni d'en avoir produit, qu'a Téthys il se vante;
Il dit: J'ai vu Clymène, et mon âme est contente.
EUTERPE
L'Aurore vous veut voir; Clymène montrez-vous:
Non, ne bougez du lit; le repos est trop doux:
Tantôt vous paraîtrez vous-même une autre Aurore;
Mais ne vous pressez point, dormez dormez encore.
TERPSICHORE
Au gré de tous les yeux Clymène a des appas:
Un peu de passion est ce qu'on lui souhaite:
Pour de l’amitié seule, elle n'en manque pas:
Cinq ou six grains d'amour, et Clymène est parfaite.
EUTERPE
L'amour, à ce qu'on dit, empêche de dormir
- S'il a quelque plaisir il ne l'a pas sans peine:
Voyez la tourterelle, entendez-la gémir,
Vous vous garderez bien de condamner Clymène.
TERPSICHORE
Vénus depuis longtemps est de mauvaise humeur.
Clymène lui fait ombre; et Vénus ayant peur
D’être mise au-dessous d'une beauté mortelle,
Disait hier à son fils: Mais la croit-on si belle ?
Et oui oui, dit l'Amour, je vous la veux montrer.
APOLLON
Vous sortez de l’églogue.
EUTERPE
Il nous y faut rentrer.
Amour en quatre parts divise son empire:
Acante en fait moitié, ses rivaux plus d'un quart:
Ainsi plus des trois quarts pour Clymène soupire:
Les autres belles ont le reste pour leur part.
TERPSICHORE
Tout ce que peut avoir un cœur d’indifférence
Clymène le témoigne: elle en a destiné
Les trois quarts pour Acante; heureux dans sa souffrance
S’il voir qu'a ses rivaux le reste soit donné.
EUTERPE
Ne vous semble-t-il pas que nos bois reverdissent,
Depuis que nous chantons un si charmant objet ?
TERPSICHORE
Oiseaux, hommes, et dieux, que tous chantres choisissent
Désormais en leurs sons Clymène pour sujet.
EUTERPE
Pour elle le Printemps s'est habillé de roses.
TERPSICHORE
Pour elle les Zéphyrs en parfument les airs
EUTERPE
Et les oiseaux pour elle y joignent leurs concerts.
Régnez belle, régnez sur tant d'aimables choses
TERPSICHORE
Aimez, Clymène. aimez; rendez quelqu'un heureux
Votre règne en aura plus d'appas pour vous-même.
EUTERPE
En ce nombre d'amants qui voulez-vous qu'elle aime ?
TERPSICHORE
Acante.
EUTERPE
Et pourquoi lui ?
TERPSICHORE
C’est le plus amoureux.
Sire êtes-vous content ?
APOLLON
Assez. Que Melpomène
Sur un ton qui nous touche introduise Clymène
Vous Thalie, il vous faut contrefaire un amant,
Qui ne veut point borner son amoureux tourment.
MELPOMENE
Mes sœurs je suis Clymène.
THALIE
Et moi je suis Acante.
APOLLON
Fort bien; nous écoutons; remplissez notre attente.
CLYMENE
Acante vous perdez votre temps et vos soins.
Voulez-vous qu'on vous aime, aimez-nous un peu moins
Otez ce mot d'amour; c'est ce qu'on vous conseille.
ACANTE
Que je l’ôte ! est-il rien de si doux à l'oreille ?
Quoi de vous adorer Acante cesserait ?
Contre sa passion il vous obéirait ?
Ah laissez-lui du moins son tourment pour salaire.
Suis-je si dangereux ? hélas non; si j’espère
Ce n’est plus d’être aimé: tant d'heur ne m'est point dû.
Je l’avais jusqu ’ ici follement prétendu.
Mourir en vous aimant est toute mon envie.
Mon amour m’est plus cher mille fois que la vie.
Laissez-moi mon amour, Madame, au nom des dieux.
CLYMENE
Toujours ce mot ! toujours !
ACANTE
Vous est-il odieux ?
Que de belles voudraient n'en entendre point d'autre !
Il charme également votre sexe et le nôtre
Seule vous le fuyez: mais ne s 'est-il point vu
Quelque temps ou peut-être il vous a moins déplu ?
CLYMENE
L'Amour, je le confesse, a traversé ma vie:
C'est ce qui malgré moi me rend son ennemie:
Après un tel aveu je ne vous dirai pas
Que votre passion est pour moi sans appas;
Et que d'aucun plaisir je ne me sens touchée
Lorsqu'à tant de respect je la vois attachée.
Aussi peu vous dirai-je, Acante, écoutez bien,
Que par vos qualités vous ne méritez rien.
Je les sais, je les vois, j'y trouve de quoi plaire:
Que sert-il d'affecter le titre de sévère ?
Je ne me vante pas d’être sage à ce point
Qu'un mérite amoureux ne m'embarrasse point.
Vouloir bannir l'amour, le condamner, s'en plaindre,
Ce n'est pas le haïr, Acante, c'est le craindre.
Des plus sauvages cœurs il flatte le désir.
Vous ne l’ôterez point sans m’ôter du plaisir.
Nous y perdrons tous deux: quand je vous le conseille,
Je me fais violence, et prête encor l’oreille.
Ce mot renferme en soi je ne sais quoi de doux,
Un son qui ne déplaît à pas une de nous.
Mais trop de mal le suit.
ACANTE
Je m'en charge, Madame:
Ce mal est pour moi seul; j'en garantis votre âme.
CLYMENE
Qui vous croirait, Acante, aurait un bon garant.
Mais non, je connais trop qu'Amour n'est qu'un tyran
Un ennemi public, un démon pour mieux dire.
ACANTE
Il ne l’est pas pour vous; cela vous doit suffire:
Jamais il ne vous peut avoir cause d'ennui:
Vous en prenez un autre assurément pour lui.
S'il a quelques douceurs, elles sont pour les belles,
Et pour nous les soucis et les peines cruelles.
Vous n’éprouvez jamais ni dédain, ni froideur:
Quant à nous, c'est souvent le prix de notre ardeur.
Trop de zèle nous nuit.
CLYMENE
Et pourquoi donc, Acante,
Ne modérez-vous pas cette ardeur violente ?
Aimez-vous mieux souffrir contre mon propre gré,
Que si m’obéissant vous étiez bien traité ?
Je vous rendrais heureux.
ACANTE
Selon votre manière;
Du bonheur d'un ami, d'un parent ou d'un frère;
Que sais-je ? de chacun: car vous savez qu’on peut
Faire ainsi des heureux autant que l'on en veut.
CLYMENE
Non, non, j'aurais pour vous beaucoup plus de tendresse
Vous verriez àquel point Clymène s’intéresse
Pour tout ce qui vous touche.
ACANTE
Et pour moi-même aussi.
CLYMENE
Quelle distinction mettez-vous en ceci ?
ACANTE
Très grande: mais laissons à part la différence:
Aussi bien je craindrais de commettre une offense
Si j'avais entrepris de prouver contre vous
Qu'autre chose est d'aimer nos qualités ou nous.
Je vous dirai pourtant que mon amour extrême
A pour premier objet votre personne même
Tout m'en semble charmant; elle est telle qu'il faut
Mais pour vos qualités, j'y trouve du défaut.
CLYMENE
Dites-nous quel il est afin qu'on s’en corrige.
ACANTE
Vous n’aimez point l'Amour; vous le haïssez dis-je,
Ce dieu près de votre âme a perdu tout crédit.
CLYMENE
Je ne hais point l’Amour, je vous l'ai déjà dit:
Je le crains seulement; et serais plus contente
Si vous vouliez changer votre ardeur véhémente ;
En faire une amitié; quelque chose entre deux
Un peu plus que ce n'est quand un cœur est sans feux
Moins aussi que l’état ou le vôtre se treuve.
ACANTE
Tout de bon; voulez-vous que j'en fasse l’épreuve ?
Que demain j'aime moins, et moins le jour d’après;
Diminuant toujours, encor que vos attraits
Augmentent en pouvoir ? le voulez-vous Madame ?
CLYMENE
Oui, puisque je l'ai dit.
ACANTE
L'avez-vous dit dans l'âme ?
CLYMENE
Il faut bien.
ACANTE
Songez-y; voyez si votre esprit
Pourra voir ce déchet sans un secret dépit.
Peu de femmes feraient des vœux pareils aux vôtres.
CLYMENE
Acante, je suis femme aussi bien que les autres:
Mais je connais l'Amour: c’est assez; j ai raison
D'en combattre en mon cœur l’agréable poison.
Voulez-vous procurer tant de mal à Clymène ?
Vous l'aimez, dites-vous, et vous cherchez sa peine.
N’allez point m’alléguer que c’est plaisir pour nous.
Loin, bien loin tels plaisirs; le repos est plus doux:
Mon cœur s'en défendra: je vous permets de croire
Que je remporterai malgré moi la victoire.
APOLLON
Voilà du pathétique assez pour le présent:
Sur le même sujet donnez-nous du plaisant
MELPOMENE
Qui ferons-nous parler ?
APOLLON
Acante et sa maîtresse.
MELPOMENE
Sire, il faudrait avoir pour cela plus d'adresse.
Rendre Acante plaisant ! c'est un trop grand dessein.
APOLLON
Il est fou, c'est déjà la moitié du chemin.
THALIE
Mais il l'est dans l’excès.


 
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